L’énergie est la « grandeur caractérisant un système physique, gardant la même valeur au cours de toutes les transformations internes du système (loi de conservation) et exprimant sa capacité à modifier l’état d’autres systèmes avec lesquels il entre en interaction » selon l’Encyclopédie Larousse en ligne [1]. Elle transcende l’humanité puisque agissant en tout point de l’Univers. Elle est la cause de tout, de la formation du Soleil à la chaleur qu’il nous procure, du mouvement des planètes, de la croissance des plantes, du vent, de la cohésion de la matière, etc. On ne peut concevoir et expliquer l’Univers et la Nature sans elle. Elle est l’objet d’étude central d’une science appelée Physique.

Dans l’article précédent (voir « Le réchauffement global : causes et conséquences ») nous montrions la croissance des émissions de gaz à effet de serre d’origine anthropique, que nous avions reliées à la combustion des énergies fossiles. Nous mettions en exergue des graphes issus du rapport de 2013 du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) qui présentent une évolution exponentielle de ces émissions depuis la deuxième moitié du XIXe siècle. Nous en avions déduit les conséquences sur l’effet de serre et le réchauffement global de la planète. Mais nous n’avions que très peu évoqué les causes de cette augmentation singulière de la consommation d’énergie.

Notre thèse développée dans ce billet est que le rapport qu’entretient l’être humain de la civilisation thermo-industrielle avec l’énergie, se manifestant par une demande croissante d’énergie permise et entretenue par le capitalisme, conduit à des dommages irréversibles sur la biosphère, et laisse présager une dégradation conséquente des conditions de vie humaine.

Tous les besoins fondamentaux des humains peuvent se réduire à une question énergétique. On se nourrit pour répondre aux besoins du corps et garder en fonctionnement notre cerveau, nos muscles, la circulation du sang, etc. On se chauffe auprès d’un feu, d’une cheminée, ou d’un radiateur d’un appartement, pour se protéger du froid. Les humains sont quotidiennement à la recherche d’énergie pour satisfaire leurs besoins… et cette recherche est consommatrice d’énergie.

Spinoza écrivait : « Chaque chose, autant qu’il est en elle, s’efforce de persévérer dans son être. » [2] C’est-à-dire que chaque être tend toutes ses forces pour assurer sa conservation et exprimer sa puissance. Pour ce faire, l’être doit chercher la forme d’énergie qui répond à son besoin, en employant la forme d’énergie qui lui permet effectivement de procéder à cette recherche. J’ai froid (j’ai besoin d’énergie thermique pour assurer ma survie), donc je pars chercher du bois (j’emploie de l’énergie cinétique pour chercher l’énergie thermique). Mais Spinoza ajoute que chaque être fait l’effort d’exprimer sa puissance, c’est-à-dire de progresser vers toute chose qui accroît sa joie et de s’éloigner de toute chose qui accroît sa tristesse. Je dépense donc de l’énergie non seulement pour assurer ma survie mais aussi pour atteindre un niveau de confort qui me procure un état plus satisfaisant que l’état dans lequel je me trouvais et pour repousser toute chose qui m’affecterais tristement. L’être humain est un être de désir, intéressé par sa propre survie et l’amélioration de son cadre de vie de telle sorte qu’il lui apporte toujours plus de confort ou de plaisir.

Ce que l’on appelle « développement » correspond à l’effort de production des conditions de vie toujours plus confortables, de sorte qu’elles éloignent l’être humain de sa condition primitive originale et satisfont ses désirs. Cet effort, on l’a dit plus haut, se traduit par une demande d’énergie pour mettre en mouvement les outils qui permettent ce développement. Plus une civilisation se développe, plus sa demande en énergie croît. Le développement de la civilisation occidentale a duré plusieurs millénaires, lente d’abord, avec la maîtrise du feu pour se chauffer, puis la fabrication d’outils pour la chasse ou l’agriculture, et la construction d’abris plus évolués que la caverne pour se protéger de la pluie et du froid. La civilisation occidentale connût à partir du milieu du XIXe siècle une accélération exponentielle de sa demande d’énergie, au moment de l’apparition du système capitaliste s’appuyant sur l’exploitation des énergies fossiles ; elle devint ainsi la civilisation thermo-industrielle. Les découvertes en mécanique de Newton, et (surtout) les améliorations qu’apporta James Watt à la machine à vapeur nécessitant la combustion du charbon pour fonctionner, permirent aux capitalistes la production d’énergie moins chère et illimitée par rapport aux ouvriers et aux salaires qu’ils devaient leur payer. Dès lors, pour accroître leurs bénéfices par une amélioration de la productivité, les capitalistes n’eurent de cesse d’inventer de nouvelles machines pour remplacer le travail humain et d’améliorer le rendement desdites machines pour qu’elles délivrent toujours plus de puissance.

La civilisation thermo-industrielle entrait alors dans une spirale auto-entretenue de demande croissante d’énergie bon marché et de mise à disposition de marchandises toujours moins chères sur le marché. En quelques sortes, le charbon a rendu accessibles à la majorité, des marchandises qui étaient trop chères et réservées à une minorité, comme par exemple le sucre de canne. Outre le charbon, le pétrole fut un des combustibles fossiles dont l’intérêt s’accentua également au XIXe siècle. En effet, celui-ci présentait des avantages évidents par rapport au charbon : plus grand pouvoir calorifique (c’est-à-dire plus grande quantité d’énergie thermique libérée par la combustion d’une même quantité de combustibles),  présent naturellement en phase liquide donc facilement transportable dans des barils, et surtout, le pétrole apporta la solution aux problèmes de la mobilité individuelle car la découverte de ses propriétés permit le développement du moteur à combustion interne et de l’automobile, dont la production en masse fut lancée par Henry Ford en 1905.

La société de consommation autour de laquelle s’organisa (et est toujours organisée) la civilisation thermo-industrielle engendra une multiplication des échanges commerciaux opérés par le capitalisme, et se traduisant par une croissance économique mesurée par le produit intérieur brut (PIB) [3]. Cette « démocratisation » de l’accès aux marchandises par l’amélioration de la productivité  implique une demande croissante d’une énergie bon marché. Une corrélation entre PIB et consommation d’énergie fossile est par ailleurs observable (voir Figure 1 ci-dessous) sans pour autant qu’on puisse en déduire le lien de causalité entre les deux phénomènes : est-ce la croissance économique qui implique la croissance de demande en énergie ou l’inverse ? Nous reviendrons sur cette question dans un autre billet.

pib-energieFigure 1 – Corrélation entre les évolutions annuelles de la consommation d’énergies fossiles et du « produit intérieur brut mondial » entre 1965 et 2015

L’utilisation ininterrompue de combustibles fossiles par la société capitaliste depuis le XIXe siècle pose toutefois la question des conséquences sur le système économique de la déplétion des ressources naturelles qu’elles soient fossiles ou minérales. Ces ressources ne sont pas illimitées et l’extraction constante de celles-ci aboutira inévitablement à leur épuisement. Or, le taux de retour énergétique du charbon et du pétrole n’a cessé de diminuer depuis la construction des premières mines de charbon ou des premiers puits de pétrole. Ce taux correspond au ratio « d’énergie utilisable acquise à partir d’une source donnée d’énergie, rapportée à la quantité d’énergie dépensée pour obtenir cette énergie » [4]. Alors qu’aux débuts de l’industrie pétrolière un baril de pétrole permettait d’en extraire cent, il ne permet plus d’en extraire qu’un peu plus d’un aujourd’hui [5]. Autrement dit, l’extraction des énergies fossiles est chaque jour toujours plus couteuse. Cela signifie que les êtres humains arrêteront d’extraire du pétrole avant que les ressources soient épuisées car il sera devenu trop cher à exploiter. Cela signifie aussi que la civilisation occidentale, dépendante du pétrole, doit apprendre à décorréler son développement de l’utilisation des fossiles, avant que ceux-ci ne soient trop chers et que leur production diminue. Une fois que le pic pétrolier sera atteint (voir Figure 2 ci-dessous), si l’économie capitaliste est toujours autant corrélée à la consommation de fossiles (comme le montrait la Figure 1), alors le PIB décroîtrait et serait signe d’un effondrement du système capitaliste.

pic-oilFigure 2 – Pic pétrolier (The Shift Project – http://www.theshiftproject.org/)

Les conséquences environnementales engendrées par la combustion des énergies fossiles (déplétion des ressources et pressions exercées sur la biosphère) trouvent une source structurelle qu’est le système autour duquel la civilisation thermo-industrielle s’est organisée : le capitalisme. Ce dernier est dépendant des énergies fossiles et la raréfaction de celles-ci posent le problème de sa survie et donc de la mutation à laquelle la civilisation thermo-industrielle doit se préparer. Cela passe par une décarbonation de l’économie accompagnée d’une baisse des flux de matières et d’énergie entre la biosphère et la technosphère. Pour que les êtres de la société capitaliste puissent poursuivre leurs efforts de persévérance dans leur être, il est nécessaire d’entamer une décroissance dans l’utilisation des combustibles fossiles.


[1] http://www.larousse.fr/encyclopedie/divers/%C3%A9nergie/47746, consultée le 12 février 2017

[2] Baruch Spinoza (1677) « Éthique », Troisième partie. De l’origine et de la nature des passions, page 118, https://fr.wikisource.org/wiki/Page%3A%C5%92uvres_de_Spinoza%2C_trad._Saisset%2C_1861%2C_tome_III.djvu/118

[3] Le produit intérieur brut correspond à la somme des valeurs ajoutées. La valeur ajoutée d’une marchandise est égale au prix de production moins le prix des consommations intermédiaires. Voir ce dossier de l’Insee pour plus de renseignements : https://www.insee.fr/fr/information/2549709

[4] Wikipédia, https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Taux_de_retour_%C3%A9nerg%C3%A9tique, consultée le 4 mars 2017

[5] Benjamin Dessus (2014) « Déchiffrer l’énergie », Editions Belin, p. 56

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