La transition que nous subissons

Le billet précédent informait le lecteur quant à la définition élargie de l’environnement, du point de vue de l’être humain, qui englobe trois domaines : la biosphère, l’anthroposphère, et la technosphère. Aussi complexe qu’elle soit, cette définition oblige quiconque s’intéressant à la protection de l’environnement à considérer ces trois domaines piliers de la survie de notre espèce. Or, on sait aujourd’hui que ces piliers sont fragilisés : une instabilité s’installe sur notre monde.

On peut lire ou entendre ici et là que nous connaissons une « crise environnementale ». Plutôt qu’une crise qui suppose un retour à la normale après rupture de l’équilibre, je préfère employer les mots « transition » ou « mutation ». Il ne s’agit pas d’une simple récréation sémantique ; au contraire, le choix d’un mot plutôt qu’un autre pour qualifier un objet d’étude détermine l’approche conceptuelle adoptée pour l’analyse de l’objet en question. « Crise » signifie qu’un traitement est à découvrir et à appliquer pour rétablir le sujet à un son état initial, modulo les effets secondaires ou permanents mais atténués. « Transition » ou « mutation » implique plutôt une temporalité plus longue que la « crise » à l’issue de laquelle l’état final, indéterminé, se retrouve différent de l’initial.

Ce billet vise à dégager les causes de cette transition et ses conséquences  pour l’environnement et l’espèce humaine.

La faute à Descartes

Selon une majorité d’écologistes, le dérèglement de la biosphère d’origine anthropique, résultat direct de la révolution industrielle du XIXe siècle, est due à l’anthropocentrisme, attitude humaine suggérant que « la nature a une valeur instrumentale et que tout est prédisposé pour servir les intérêts de l’humain » [1] ; la Nature y est réduite à un ensemble de moyens pour satisfaire les besoins des humains. On retrouve cet anthropocentrisme chez Descartes, selon qui la Connaissance pourrait être employée pour « nous rendre comme maîtres et possesseurs de la Nature » [2], ou chez Kant [3] :

« Les êtres dont l’existence dépend, à vrai dire, non pas de notre volonté, mais de la nature, n’ont cependant, quand ce sont des êtres dépourvus de raison, qu’une valeur relative, celle de moyens, et voilà pourquoi on les nomme des choses ; au contraire, les êtres raisonnables sont appelés des personnes, parce que leur nature les désigne déjà comme des fins en soi, c’est-à-dire comme quelque chose qui ne peut pas être employé simplement comme moyen, quelque chose qui par suite limite d’autant toute faculté d’agir comme bon nous semble (et qui est un objet de respect)« .

Le constat environnemental semble indiquer que, d’une part, les humains ont dépassé l’assertion de Descartes par une exploitation nécessairement agressive de la Nature, attitude non préconisée par le philosophe, et que d’autre part, la Connaissance humaine cumulée jusqu’à nos jours est limitée pour assurer durablement la maîtrise de la Nature.

On ne s’attardera pas ici à établir une liste des transformations que la biosphère a pu subir, mais peut-être en rappeler les exemples les plus visibles : déforestation, extraction minière, construction de complexes hôteliers sur le littoral, culture industrielle des sols, etc. La transformation peut être mesurée selon une échelle d’impacts en fonction de l’agressivité avec laquelle l’humain interagit avec la biosphère. Encore faut-il utiliser les bons instruments de mesure et donc regarder les bons indicateurs. À ce sujet, je propose la mesure d’une part, de l’étendue temporelle et spatiale de chaque transformation (interaction technosphère-biosphère), et d’autre part, du mode de gestion (laissez-faire, règlementation, protection, préservation) des territoires par une Société d’individus (interaction anthroposphère-biosphère). La première interroge le caractère irréversible ou non de la transformation, du point de vue temporel et spatial, c’est-à-dire quant à sa « renouvelabilité ». S’il s’agit de l’exploitation d’une ressource, on mesure le niveau d’épuisement de celle-ci ; s’il s’agit d’une émission d’une substance chimique, on mesure sa capacité à réintégrer les cycles biogéochimiques (cycle de l’eau, du carbone, etc.) et le degré de perturbation anthropique qui en découle. La seconde exprime l’aménagement du territoire et ses répercutions sur les conditions de survie d’un groupe d’individus. Par exemple, l’aménagement de certains cours d’eau, non irréversible temporellement comme spatialement, peut conduire à une aggravation des crues et générer des inondations ; la déclaration d’un territoire comme zone protégée permet d’en maintenir la biodiversité.

Nous nommons anthropocène la période géologique marquée par l’empreinte de l’humain, c’est-à-dire cette période que nous vivons aujourd’hui, où l’humain modifie significativement la nature pour l’adapter à ses besoins ; par « significativement », j’entends une domination des perturbations de la biosphère provenant essentiellement de la main de l’humain. Pour certains auteurs, le début de ce nouvel âge est marqué par l’invention de la machine à vapeur (XVIIIe) ; pour d’autres, « […] c’est dès la généralisation de l’agriculture et la domestication progressive de la vie au Néolithique, il y a plusieurs milliers d’années, que l’écologie planétaire aurait commencé à être modifiée de manière irréversible par l’homme […] » [4]. La perturbation majeure de la biosphère aujourd’hui, la plus discutée dans les média comme dans les milieux scientifiques, et qui contraint désormais nos industries, est le réchauffement global de la planète. Nous aurons l’occasion, dans des billets futurs, de revenir sur son origine et ses conséquences, que nous ne détaillerons donc pas ici. Néanmoins, cet impact environnemental, qui prend son origine dans les émissions de gaz à effet de serre (dioxyde de carbone essentiellement) à partir de la révolution industrielle, est d’une importance si grande qu’il doit être cité dans ce billet : sa maîtrise conditionne la survie d’une partie de l’espèce humaine. Autrement dit, il y aurait plus de risques qu’un effondrement (sans conclure à une extinction) de la population humaine trouve sa source dans les perturbations anthropiques que dans les perturbations internes à la biosphère.

On comprend donc bien que l’anthropocène ainsi défini marque une période d’accroissement de la pression anthropique, c’est-à-dire de l’anthroposphère et de la technosphère, sur la biosphère, générant ainsi un emballement des perturbations de celle-ci, et mettant en danger de nombreuses populations.

L’importance du système économique

L’on peut faire facilement rimer anthropocène avec anthroposphère en identifiant la cause de la première à la seconde, c’est-à-dire en accusant l’humanité d’être responsable de son impact sur la biosphère. Cette assertion est-elle exacte ? Si l’on ne peut nier la responsabilité humaine dans le réchauffement global, attribuer celui-ci à tous les humains reste un exercice intellectuel périlleux. En bref, sommes-nous tous responsables ? C’est la question que se pose M. Christophe Bonneuil dans un article publié dans le Monde diplomatique de novembre 2015 [5], numéro publié dans le contexte de la COP 21 à Paris et contenant un dossier sur le climat. On y trouve notamment la carte suivante indiquant les émissions fossiles de dioxyde de carbone par pays ou région économique cumulées depuis 1850.

2-emissions
Pollueurs d’hier et d’aujourd’hui [6]

Ce qui devrait sauter aux yeux du lecteur lorsqu’il analyse cette carte, c’est la différence significative de ces émissions cumulées depuis 1850 entre les régions du globe. En effet, il apparaît nettement que les États-Unis et les pays membres de l’Union Européenne (dont le Royaume-Uni) sont les pays qui ont le plus émis de gaz à effet de serre. A l’inverse, l’Afrique, l’Amérique du Sud, et l’Océanie sont les continents dont l’impact sur le climat est le plus faible. Les émissions de gaz à effet de serre proviennent essentiellement de la combustion du charbon pour produire de la chaleur et de l’électricité. Le charbon de roche et la machine à vapeur sont les symboles de la révolution industrielle, l’un comme source d’énergie (thermique) facilement disponible, l’autre comme facilitateur du travail humain (par conversion de cette énergie thermique en énergie mécanique). Et depuis cette période qui a également vu naître le capitalisme moderne, la combustion du charbon de roche (houille principalement, mais aussi tourbe et anthracite) pour la production de chaleur et d’électricité est la principale source des émissions de gaz à effet de serre.

Partant de ce constat, au concept d’anthropocène, une approche marxiste peut préférer celui de capitalocène. Le capitalisme se définit comme un « système économique et social qui se caractérise par la propriété privée des moyens de production et d’échange et par la recherche du profit » (définition du Trésor de la Langue Française Informatisé). Or, les ressources naturelles composent, avec d’autres éléments comme les instruments du travail, des moyens de production. Ainsi, par exemple, des terres privatisées, détenues par des propriétaires qui les louent aux exploitants pour leur exploitation. De plus, la recherche du profit se traduit par une maximisation de la création de valeur, laquelle découle du travail productif de valeur pour le capital, par la vente des marchandises ainsi produites sur le marché. Par conséquent, plus le capitaliste vend ses marchandises, plus il engrange des profits. Dès lors, dans une économie, celle du XXe siècle, encore essentiellement tournée sur la production matérielle (en opposition à la production immatérielle, c’est-à-dire de services), plus de vente signifie plus de production, ce qui conduit à une exploitation intensifiée de la biosphère, et une demande énergétique croissante. C’est l’avènement de la société de consommation. Ici le lien avec l’idée exprimée dans le paragraphe précédent est facile : le charbon et la machine à vapeur ont servi le capitaliste à améliorer la productivité. Ce besoin exponentiel d’énergie est donc extrêmement localisé, à la fois temporellement puisqu’il n’y a jamais eu besoin d’autant d’énergie dans l’histoire de l’humanité, mais aussi spatialement car seules les sociétés occidentales capitalistes en ont finalement bénéficié et ont conséquemment perturbé le climat, tout en améliorant les conditions de vie des populations, en croissance démographique, desdites sociétés.

Nous constatons ainsi qu’attribuer la responsabilité du réchauffement global de la planète à l’humanité est une erreur. La responsabilité se situe plutôt du côté d’un mode de développement, le capitalisme, d’une partie de la population terrestre, l’Occident, qui a exploité et exploite encore, de manière agressive, la biosphère, s’endettant envers elle et envers les autres populations.

Se préparer au futur : la résilience

La mutation du monde est inquiétante. Le capitalisme prend aujourd’hui des formes nouvelles, et sa recherche du profit à courte échéance est insatiable, creusant toujours plus le fossé des inégalités. Le réchauffement global entraîne déjà des mouvements de populations contraintes d’abandonner des terres de moins en moins fertiles. La radicalisation des idéologies nous rapproche chaque jour du déclenchement d’une guerre civile en Occident. Le monde basculera-t-il vers de sombres périodes ? Les prémices d’une telle éventualité apparaissent désormais, particulièrement sur les plans politiques et géopolitiques. Pour n’en citer que trois exemples : la montée des populismes démagogiques (Brexit, Trump, Front National), les tensions autour des énergies fossiles (instabilité du prix du baril de pétrole, tensions arabo-iraniennes, Russie), et les tensions migratoires.

Face à cela, l’humain se doit d’adopter un mode de vie résilient. Dans leur ouvrage [7], Lewis et Conaty définissent la résilience comme « la somme des changements que peut subir un système (sa capacité à absorber les perturbations) tout en maintenant essentiellement la même structure, les mêmes fonctions et les mêmes réactions. » Il s’agit de travailler sur les trois piliers sur lesquels repose le capitalisme, que Karl Polanyi avait déjà identifiés après la Seconde Guerre Mondiale dans son œuvre majeure « La Grande Transformation », en vue de les transformer :

  • Le marché de la terre (et plus généralement de la biosphère) ;
  • Le marché de la monnaie ;
  • Le marché du travail.

La création successive de ces trois marchés que les populations occidentales vivent tous les jours au travers des loyers pour le droit d’utiliser un terrain, des taux d’intérêt pour un emprunt, et d’un salaire pour un travail, ont désencastré l’économie de nos rapports sociaux et ont ainsi permis d’asseoir le capitalisme contemporain. Pour entrer en résilience, les sociétés doivent apprendre à penser l’économique hors de ces trois marchés. Ce parcours ne se fera certainement pas sans douleur car le changement qu’il apporte se confronte à de puissants intérêts. De plus, l’effort de réflexion pourrait en définitive s’avérer vain au regard des forces obscures dont le pouvoir s’accroit. Je reste convaincu que cet effort est nécessaire pour que les forces humanistes s’élèvent en contrepouvoir.


[1] Marie-Eve Blackburn (2013)  « Le développement durable : une solution éthique pour contrer la détérioration de l’environnement », Mémoire de Maîtrise en science politique, Université du Québec à Montréal, http://www.archipel.uqam.ca/5880/

[2] René Descartes (1637) « Discours de la Méthode, Sixième Partie », http://abu.cnam.fr/cgibin/go?methode3,121,140

[3] Emmanuel Kant (1785) « Fondements de la métaphysique des mœurs », 2e section, http://www.ac-grenoble.fr/PhiloSophie/logphil/textes/textesm/Kant7.htm

[4] Dominique Bourg, Alain Papaux (2015) « Dictionnaire de la pensée écologique », Quadrige dicos poche, Puf

[5] Christophe Bonneuil (2015) « Tous responsables ? », Le Monde Diplomatique, n°740, novembre 2015, http://www.monde-diplomatique.fr/2015/11/BONNEUIL/54139

[6] Cécile Marin (2015) « Pollueurs d’hier et d’aujourd »hui », Le Monde Diplomatique, n°740, novembre 2015, http://www.monde-diplomatique.fr/cartes/CO2

[7] Michael Lewis et Pat Conaty (2015) « Impératif Transition. Construire une économie solidaire », Écosociété, https://www.leslibraires.fr/livre/7882033-imperatif-transition-construire-une-economie-s–michael-lewis-pat-conaty-ecosociete

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